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Soumis par Claude Beaunis le 27/08/12 – 09:15

C’ETAIT MA TREIZIEME RIDEF

Eiichi MURATA
 
 
Beaucoup de collègues africains sont venus à la ville de la traite des noirs.
 
Ce qui m’a impressionné particulièrement en participant à la RIDEF à Nantes (France) de cette année, c’était le nombre élevé sans précédent de participants venant des pays africains. L’avant-dernière RIDEF (2006) qui s’était tenue au Sénégal avait sûrement permis de développer une nouvelle dynamique relationnelle. En plus, les efforts de solidarité de la part de tous ont rendu possible la venue de ces collègues africains.
Neuf pays du continent africain étaient présents : Sénégal, Togo, Burkina Faso, Algérie, Maroc, Mali, Bénin, Cameroun, Tunisie. Tous ces pays font partie des anciennes colonies françaises et le français reste la langue officielle dans la plupart d’entre eux.
Je n’ai pas pu m’empêcher de voir dans le fait de la présence de ces nombreux collègues africains une certaine ironie de l’histoire. Car du 16ème au 18ème siècle, cette ville, Nantes, était un des ports prospères de la traite négrière.
À cette époque, du lin produit dans la région de la Loire était transporté à Nantes et embarqué avec de l’alcool, des fusils, des perles en verre et autres objets en direction de l’Afrique. Tous ces objets y étaient échangés contre les esclaves. Lesquels ont été amenés et vendus en Amérique afin d’acheter et importer en Europe du cacao, du café, du tabac, du sucre, étc… Nantes était une base importante de ce commerce triangulaire.
Par exemple, un document certifie qu’à partir de 1738, pendant trois ans, 90 bateaux négriers sont partis de Nantes et ont « vendu » 21435 esclaves aux îles Caraïbes.
Beaucoup d’enseignants africains ont participé à la RIDEF tenue à une ville chargée de ce passé. C’était tout à fait normal de travailler sur le « commerce triangulaire ». Dans la salle d’atelier traitant ce thème, j’ai remarqué des collègues africains en train de consulter les documents et les données disposés sur les murs et bureaux et en prendre des notes minutieusement.
Actuellement, au centre de la ville de Nantes, le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage est en cours de construction. Là aussi, il y aurait un exemple que le Japon devrait s’inspirer pour faire face à son passé.
 
« École de l’étoile » née des mouvements d’écoles alternatives qui essaient de sortir de la logique de compétition.
 
Un autre fait important de cette RIDEF pour moi a été la première participation du groupe coréen composé de quatre personnes : le directeur et trois enseignantes de l’ « Ecole de l’étoile » à laquelle quelques membres de notre groupe avaient rendu visite au mois de mars cette année.
Nous étions heureux d’avoir pu échanger avec eux, même le temps nous a manqué. D’après leur explication, leur « Ecole de l’étoile » avait été fondée comme une école alternative en 2002. Après (il y a cinq ans), ils ont décidé d’appliquer la pédagogie Freinet. La raison en est le respect d’expression des enfants et la pratique démocratique à tous les aspects d’éducation.
Nous savons qu’à cause de la pression de la théorie de compétition qui domine l’éducation scolaire en Corée, le taux de suicide augmente et maintenant il avoisine presque celui des enfants japonais. En réaction à cette situation grave, il y a eu des mouvements d’écoles alternatives dès le milieu des années 90. Ce mouvement s’élargit et maintenant on compte à peu près 150 structures. Celles-ci sont même arrivées à obtenir une certaine reconnaissance légale comme catégorie d’établissement de spécialité diverse (2006). Comme parcours scolaire, si, au niveau de fin de lycée, un jeune réussit à l’examen équivalant au Japon de celui de la capacité d’entrée à l’université, on le reconnaît comme avoir accompli la scolarité primaire, collège et lycée. Mais en fréquentant uniquement une école alternative sans passer cet examen, le parcours scolaire est considéré nul. Certaines de ces écoles alternatives font des échanges avec des mouvements japonais d’écoles libres comme Tokyo Schüle. Je considère très important que maintenant nous ayons avec eux un lieu d’échanges au sein du mouvement Freinet.
Dans cette relation de la collaboration et de la solidarité que nous désirons établir avec les collègues coréens, nous allons avoir, j’en suis sûr, des dialogues divers et riches. Il y a un thème auquel je tiens particulièrement. Est-ce que pour nous « Education alternative = Freinet » uniquement et simplement ?
Mon premier contact avec le mouvement Freinet remonte à 1982, il y a à peu près 30 ans. Depuis, il y a une question récurrente de la part de certains collègues européens, qui m’ennuie : « Combien d’enseignants Freinet y a-t-il au Japon ? » Pourquoi peuvent-ils dire si facilement et simplement : « pédagogie alternative = Freinet » ? Au Japon, la pédagogie Freinet a été connue relativement récemment, alors qu’il y avait eu d’autres mouvements d’éducation populaire ayant enregistré des résultats et acquis influence. Avant la deuxième guerre mondiale, il y avait eu le mouvement de l’éducation libre de l’époque Taïsho. Et il y a eu surtout ce mouvement de Seïkatsu-tsuzurikata (texte de la vie) qui avait des contenus éducatifs et une ampleur équivalente à la pédagogie Freinet. J’hésite à me réclamer de « Freinet » en ignorant tous ces travaux des anciens. Comment faire vivre et évoluer l’héritage laissé par l’histoire d’éducation propre en résonance avec la pédagogie Freinet ?
Mais il y a une chose que nous ne devons jamais oublier dans nos échanges avec les collègues coréens. C’est que, dans le passé, notre pays avait saccagé leur système éducatif et les avait empêchés de constituer leur propre héritage.
En tant qu’école alternative, « Ecole de l’étoile » est privée, mais on nous a expliqué qu’autour d’elle, il y a un réseau des enseignants du public, nommé « Club Freinet ». Correspondre avec ces collègues sera sûrement un projet important dans le cadre de nos échanges.
 
LA PEDAGOGIE FREINET A-T-ELLE UNE IDEE SUFFISAMMENT CLAIRE ET SOLIDE POUR SORTIR DU SORTILEGE DU MYTHE DE RESULTAT SCOLAIRE ?
 
On peut dire qu’une RIDEF, en tant qu’événement, est une sorte de campus constitué d’un nombre limité de participants dans un lieu fermé. Avec des participants en nombre limité, on peut assurer la continuité et la densité des travaux. Dans ce sens-là, cette « fermeture » rapporte. Mais lors de la RIDEF au Japon, ce caractère « fermé » nous avait plongé dans un dilemme assez difficile. À cause des conditions de travail et celle économique ou familiale, beaucoup de collègues se trouvaient dans l’impossibilité de participer pendant la totalité de la durée et avaient demandé à participer une journée seulement. Nous avons fini par l’accepter à l’exception des ateliers longs. Ce problème d’équilibrer entre « fermeture » et « ouverture » me paraît assez difficile.
Cette fois-ci, les collègues de Nantes ont résolu ce problème en instaurant la journée ouverte pendant leur RIDEF. Ils ont préparé un certain nombre de symposiums et forums et notre groupe a été aussi sollicité. Ainsi, j’ai préparé un résumé intitulé :  « L’éducation japonaise de plus en plus réactionnaire ». Dans ce texte, j’ai démontré comment les écoles sont de plus en plus emprisonnées par la question du résultat scolaire en prenant l’exemple du test PISA d’OCDE. En faisant cela, j’ai voulu lancer le questionnement aux collègues de divers pays : « Comment la pédagogie Freinet va faire face à ce problème et sortir de ce carcan ? » Une vingtaine de personnes ont participé à ce forum. En plus une dizaine de collègues sont venus nous voir en disant qu’ils n’avaient pas pu y venir mais qu’ils ont lu le texte et se sentaient concernés par ce problème. Dans tous les pays, la pression concernant les résultats scolaires augmente. Mais, nous n’avons pas pu discuter de façon approfondie avec quels arguments nous pourrons nous opposer à cette attaque.
Ce fut bien dommage. J’ai soulevé ce problème parce qu’il m’inquiète. Est-ce que nous, éducateurs Freinet, avons une théorie, ou une idée au moins, claire sur ce point pour répondre à cette « crainte populaire » : « Est-ce que la pédagogie Freinet est capable d’assurer un bon résultat scolaire à nos enfants ? » Je me dis que je dois approfondir la réflexion sur ce problème moi-même avant de le relancer aux collègues étrangers. Je travaille depuis des années avec un groupe de réflexion des mères de mon quartier qui s’appelle « Andante ». Elles m’ont demandé de faire un rapport sur le thème :  «L’éducation formative sans stress (yutori-kyoiku) ne marche pas ? ». Ce sera le point de départ de ma réflexion.
 
LA CHARTE DE L’ECOLE MODERNE ETABLIE EN 1968 N’A RIEN A AVOIR AVEC L’ESPRIT DE « LA REVOLUTION DU MAI » ?  
 
La RIDEF est organisée par la FIMEM (la Fédération Internationale des Mouvements de l’Ecole Moderne). Lors de CA de FIMEM à Nantes, la discussion la plus virulente était celle au sujet de modification ou pas de « La Charte de l’Ecole Moderne ».
L’Italie, l’Espagne et le Mexique désiraient une modification. En la considérant inutile, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne étaient contre.
Au commencement, la FIMEM avait été fondée en 1957 à l’époque où Freinet était encore vivant et il en était premier président. Les premiers pays membres étaient en nombre de 15 : France, Allemagne de l’Ouest, Belgique, Cuba, Grèce, Pays-Bas, Italie, Maroc, Mexique, Nouvel Zélande, Saint Marino, Suisse, Tunisie, Uruguay, Yougoslavie. Quant à « La Charte de l’Ecole Moderne », elle a été adoptée en 1968, deux ans après le décès de Freinet. En début de la charte, il est écrit : «La présente charte a été adoptée à l’unanimité en 1968 lors du congrès de Pau. » Mais, en état actuel de choses, je n’ai pu savoir ni la date ni qui y participaient.
Pourquoi je m’intéresse autant à ce problème de la date ? Parce que cela coïncide à l’année des émeutes estudiantines qui avaient débuté au mois de Mai à Paris et s’étaient étendues au monde entier ensuite. Et, au mois d’Août de cette année, la première RIDEF s’était tenue à Chimay en Belgique. Quel est le rapport entre cette RIDEF et le Congrès de Pau ? En plus, à cette RIDEF, il n’y avait que cinq pays participant : Belgique, France, Algérie, Liban, Tunisie. Je me demande quels sont les pays qui ont participé à ce congrès et adopté la charte.
Est-ce que cette charte reflétait-elle l’esprit de « la Révolution de Mai » qui opposait un NON radical au système éducatif en cours ?
À Nantes, personne n’était en possession du texte original de la charte alors que l’on en discutait la modification. Au bureau, non plus. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à mon retour au Japon pour lire et étudier le texte entier. La charte est composée de dix articles. Je cite ci-dessous les parties insistées en gothique.
 
(1)                  Le but de l’éducation est l’épanouissement (de la personnalité et la capacité des enfants) et non la transmission de savoir, ni le dressage, ni le conditionnement.
(2)                  Nous sommes contre toutes formes d’éducation dogmatique.
(3)                  Nous abandonnons l’illusion de l’éducation autosuffisante en dehors des situations sociales et politiques qui conditionnent notre travail.
(4)                  L’école de demain sera celle de travail.
(5)                  L’enfant doit être au centre de l’école. Il construit lui-même sa propre personnalité avec les aides que nous lui apportons.
(6)                  Baser sur la recherche expérimentale est la première condition de nos efforts pour moderniser l’école par les travaux coopératifs.
(7)                  Les éducateurs de l’ICEM (l’Institut Coopératif d’Ecole Moderne) sont responsables de la direction et le développement de ces efforts coopératifs.
(8)                  Notre mouvement d’Ecole Moderne souhaite entretenir les relations d’amitié et de collaboration avec toutes les organisations qui oeuvrent dans le même sens que nous.
(9)                  La relation avec l’administration.
(10)               La Pédagogie Freinet est fondamentalement internationale.
(Traduit du français en japonais par Tokuzo MIYAGATANI)
 
Ce que je trouve bizarre, c’est (7). Là, on confie l’hégémonie à l’ICEM, une organisation française. On trouve dans (6) aussi, un passage suivant : « Au sein de l’ICEM, personne n’est contraint à quelqu’examen de conscience que ce soit, de même qu’à aucun dogme, ni à aucun système. Personne n’est obligé de prêter serment et d’y apposer sa signature.
Je suppose qu’à l’époque d’établissement de la charte, le mouvement de la pédagogie Freinet était largement sous l’influence française. Cela me fait penser à la relation avec l’URSS sous la Troisième Internationale (la comparaison est de très très mauvais goût, j’en consens !).
Bien sûr, les participants de la RIDEF de nos jours ne sont aucunement prisonniers de ce genre d’anachronisme. Toutefois, il m’arrive encore de rencontrer des gens (surtout parmi les universitaires) qui considèrent que la pédagogie Freinet est une pédagogie française et sont persuadés que l’ICEM et l’Ecole Freinet de Vence en sont le modèle unique.
Au sujet de la modification de la charte, en finale, les tenants de l’opinion « Il faut la modifier » comme l’Italie, l’Espagne, le Mexique ont obtenu un vote majoritaire. Gian-Carlo de l’Italie disait vouloir y incorporer la notion de « l’éducation des enfants handicapés et la co-éducation ». J’attends avec impatience la suite des discussions et la nouvelle charte qui va en résulter.
 
Cette discussion aura lieu au cours de la prochaine RIDEF (2012) qui se tiendra à Leon en Espagne. La dernière RIDEF en Espagne remonte à celle de Madrid en 1980, donc ce sera au bout de 32 ans. Nos collègues espagnoles sont dotés d’un sens théâtral aiguisé et adornent les fêtes ; leur RIDEF débordera forcément de gaîté. Depuis plusieurs RIDEF, je participais en me disant : « Ce sera ma dernière ». Je me réjouis d’avance que ma dernière se déroulera en beauté.
 
* L’état actuel de la FIMEM : 27 pays. 33 mouvements. 4821 personnes.
Le Japon participe depuis la RIDEF de Turin (Italie) en 1982 et est devenu le membre officiel de la FIMEM à la RIDEF de Cracovie (Pologne) en 1996. Nous avons organisé la 22ème RIDEF en 1998 à laquelle ont participé 30 pays.
 
Les pays participant à la RIDEF au Japon : Algérie, Autriche, Belgique, Bénin, Brésil, Bulgarie, Canada, Colombie, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie,  Finlande, France, Allemagne, Italie, Mexique, Moldavie, Panama, Pays-Bas,  Pologne, Mali, Roumanie, Russie, Sénégal, Suède, Suisse, Etats Unis d’Amérique, Portugal, Japon
 
Les pays participants à la RIDEF de cette année à Nantes : Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Japon, Finlande, France, Italie, Suède, Suisse, Brésil, Mexique, Pologne, Bénin, Bulgarie, Russie, Roumanie, Sénégal, Togo, Tunisie, Algérie, Chili, Maroc, Corée du Sud, Cameroun, Burkina Faso (27 pays)
 
Le 12 octobre 2010,
La Revue du Mouvement de l’Ecole Moderne Japan, No 69             
                 
        
      
      
 
 

 

Maria Teresa Roda

C'était très emouvant pour moi lire le long article de Eichi et, sa projection dans un futur, son espoir de partecipation à Leon et de continuer la disccussion sur la Charte, en plus sa préoccupation sur l'organisation de la Ridef comme un lieu fermé, la necessité de s'ouvrir, de contraster, avec nos instruments pédagogiques la logique de l'évaluation comme selection.. merci Eichi

29/08/12 – 23:59 Permalien